Lettre 1

Pas de souveraineté sans la culture

Des artistes de la jeune génération appellent à faire de la culture une priorité nationale

On dit souvent que la culture est l’âme d’un peuple. Mais une âme que l’on traite comme un slogan finit par se vider de son sens. Avant d’être constitutionnelle, la souveraineté repose d’abord sur l’essentiel : un peuple conscient de lui-même, qui se connaît et se respecte.

Nous, artistes et acteurs du milieu culturel de la nouvelle génération, sommes nés après le dernier référendum. Nous avons grandi dans un Québec dont l’avenir politique demeure inachevé. Pour nous, la souveraineté du Québec est devenue une conviction née de notre responsabilité envers la culture dont nous sommes les héritiers. Désireux de faire notre part, nous avons choisi d’œuvrer ici, à notre façon, à une époque fragmentée, polarisée et saturée de récits révisionnistes et simplificateurs. Dans ce contexte, la culture n’est pas un luxe. Elle est un rempart pour notre démocratie.

La culture québécoise ne se résume pas à Stat, Michel Tremblay et Céline. Elle est, avant tout, ce qui rend possible le vivre-ensemble : une langue commune, un espace de débat nuancé et le premier lieu où se construit un sentiment d’appartenance. Elle est aussi la capacité d’un peuple à se raconter lui-même et à transmettre son histoire sans la confondre avec celle des autres.

Une richesse collective sous-valorisée

La culture constitue également un secteur économique important : au Québec, les industries culturelles représentent 3,4 % du PIB, soit près de 17,4 milliards de dollars, et soutiennent plus de 170 000 emplois. Cette contribution importante à l’économie québécoise repose d’abord sur le travail de création des artistes dont les œuvres alimentent l’ensemble de cette chaîne de production et de diffusion, participant à la vitalité de nos villes, au rayonnement international du Québec et à l’économie de nombreuses régions.

Pourtant, malgré ce rôle structurant, notre culture demeure sous-valorisée sur le plan budgétaire, représentant environ 1,7 % du budget de l’État, soit 2,5 milliards de dollars.. Ce décalage entre la contribution du secteur culturel et les moyens qui lui sont consacrés révèle des lacunes persistantes dans la reconnaissance de son importance stratégique.

Un système qui précarise l’artiste

Nous dénonçons un système où la discontinuité des revenus est normalisée, souvent présentée comme le prix à payer pour exercer son art. Un système où les périodes sans contrat ne donnent accès à quasiment aucune protection en cas de maladie, d’invalidité, de chômage ou de parentalité, malgré des carrières exigeantes et essentielles à la vie collective. Un système où l’on impose aux artistes de produire de la visibilité et du rayonnement, tout en contestant leur pleine rémunération.

Tant que ces pouvoirs demeurent fédéraux, en matière de droit du travail, d’assurance-emploi et d’une part importante du financement culturel, le Québec ne peut agir que sur ses propres programmes de soutien. Or, ceux-ci, souvent ponctuels et difficiles d’accès, reposent encore sur des modèles institutionnels mal adaptés à l’autoproduction devenue la norme sans améliorer de manière tangible les conditions de vie des artistes, dans un milieu où l’épuisement est déjà largement documenté.

Souveraineté numérique : le grand retard

En matière de souveraineté numérique, le retard est manifeste. La circulation de la culture québécoise et des premiers peuples dépend presque entièrement de plateformes étrangères qui décident à notre place des conditions de notre visibilité. Les efforts récents de régulation, comme la loi C-11, relèvent aussi du fédéral et ne laissent aucun levier concret au Québec, qui finance peut-être en partie la création, mais ne maîtrise ni sa diffusion ni sa mise en valeur dans l’espace numérique où se forgent désormais les imaginaires collectifs, particulièrement chez les jeunes.

Revendications à l’attention du prochain gouvernement

À l’approche de la prochaine campagne électorale, nous souhaitons que la culture cesse d’être un thème périphérique et une dépense à couper en situation de crise. Nous revendiquons le droit à notre dignité culturelle, à la mesure des enjeux de notre époque.

Nous réclamons l’accès à un filet social adapté à notre réalité et la reconnaissance structurelle de l’importance de notre contribution à la collectivité, qui n’est ni secondaire, ni optionnelle. Nous demandons aussi la modernisation urgente des lois et des programmes qui encadrent notre travail, et la tenue, dès un premier mandat, d’États généraux transpartisans sur la culture, afin d’en faire une véritable priorité nationale.

Pour plusieurs d’entre nous, l’indépendance du Québec apparaît comme la condition naturelle de la pleine existence de notre culture. Afin d’en avoir les moyens, nous avons besoin de dire oui à une politique culturelle ambitieuse, fidèle à ce que nous sommes : une politique audacieuse comme seul le Québec sait en créer, souvent à sa propre surprise.

Mathilde Duval-Laplante

17 mai 2026

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